Conférence. Haïti : de la perle au caillou

Par Stéphanie BARZASI et Olivier VILAIN

Non, Haïti n'est pas maudite. Si le terrible tremblement de terre du 12 janvier 2010, d'une magnitude 7,6 sur l'échelle de Richter, a pu faire 250 000 morts, tandis qu'un mois plus tard, au Chili, le 27 février 2010, un autre séisme d'une magnitude 8,8 a fait 525 morts ou disparus, cela ne doit rien à quelque force prodigieuse et vengeresse. L'histoire du pays est là pour rappeler que l'ampleur d'une catastrophe n'est jamais tout à fait ″naturelle″.

L'exode rural est la cause principale du grossissement constant des bidonvilles de la capitale Port-au-Prince, dont les habitants ont constitué l'essentiel du nombre inimaginable des victimes. Alors que 70 % de la population est d'origine paysanne, productrice de denrées alimentaires, et que l'agriculture représente encore le principal secteur productif du pays, les 25 dernières années ont vu naître une véritable hémorragie des campagnes pour des raisons de difficulté d’accès à la nourriture et des conditions de vie.

Haïti a été la ″perle des Antilles″, la colonie la plus riche du monde d'alors, rapportant plus à la France à la fin du XVIII e siècle que ce que pouvaient produire les treize Etats d'Amérique du Nord qui venaient de proclamer leur indépendance. Une économie qui reposait entièrement sur la traite négrière. Mais, après 12 ans de guerre contre les colons puis contre l'armée napoléonienne, ceux qu'on appelait encore des ″esclaves″ accomplissent l'impensable : ils conquièrent leur indépendance. Le 1er janvier 1804, Dessalines proclame la République libre et indépendante d'Haïti. Une prouesse qui ne sera pas pardonnée : la France ne reconnaît le pays qu'au bout de 20 ans et à condition qu'il s'acquitte d'une ″dette de dédommagement″ qui pèsera lourdement sur les finances de la jeune République, et qui sera finalement payée par les paysans. Les pays esclavagistes voisins évincent Haïti des échanges commerciaux afin que son exemple ne devienne pas trop éclatant. Et, à l'intérieur du pays, les Noirs et hommes de couleurs libres, les Créoles, confisquent l'outil de production du colon qu'ils connaissaient déjà bien, tandis que la grande majorité des habitants du pays, les esclaves nouvellement débarqués, les Bossales, s'installent dans les campagnes, sur des lopins de terre, pour ne plus rien devoir à personne et vivre enfin librement.

Les paysans d'aujourd'hui sont les descendants de ces Bossales. Autonomes, mais laissés pour compte depuis toujours par l'élite descendant des Créoles de l'Indépendance, ils ont nourrit le pays depuis l'origine. Mais, d'héritage en héritage, leurs parcelles sont devenues exigues. Ils ont eu beau coupé les arbres pour tenter d'agrandir leurs terres cultivables, cela n'a abouti qu'à la désertification progressive du pays, sans qu'ils s'en sortent mieux. Enclavés dans les campagnes aux accès routiers quasi inexistants, ils ne peuvent plus faire face à ce qui a été leur coup de grâce : les plans d'ajustement structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale en 1986-1987 d'abord, puis en 1994-1995 ensuite, condition du retour d'Aristide au pouvoir, qui annihilent toutes barrières douanières aux produits d'importation en provenance en particulier des Etats-Unis. La dépendance alimentaire du pays est ainsi créée. Autosuffisant jusque dans les années 1980, Haïti, à la veille du séisme importe désormais 55 % de sa nourriture et 80 % du riz consommé, alors que le pays est producteur. Haïti est le 3 e importateur au monde du riz américain. Le paysan ne peut pas lutter.

Après le tremblement de terre, la question des barrières douanières a à peine été évoquée. En apportant de la nourriture en masse, l'aide internationale a même déstabilisé davantage la production agricole. L'essentiel de l'aide versée est ainsi restée dans les circuits humanitaires, sans chercher à s'appuyer sur les forces locales et nationales qui pourtant existent et sont organisées.

Mais ces forces pourraient bien finir par se faire entendre : les organisations paysannes, qui sont à la fois coopératives, syndicats agricoles, organisations politiques, chambres d'agriculture, et associations d'éducation populaire, parviennent aujourd'hui à travailler ensemble et à parler d'une seule voix pour porter les revendications de la majorité des habitants du pays. Elle se constituent en outre peu à peu un réseau d'appui et de partenariats internationaux. C'est sans doute de leur côté qu'il faut regarder pour envisager positivement l'avenir du pays. Les expériences qu'elles mènent prouvent qu'il n'y a pas de fatalité à la pauvreté. Fortes de leur savoir-faire, de leurs résultats, elles comptent désormais peser dans le débat public sur l'avenir du pays.

Haïti : de la perle au caillou

Olivier Vilain, Stéphanie Barzasi et Jacques Léon Emile
Olivier Vilain, Stéphanie Barzasi et Jacques Léon-Emile

Stéphanie Barzasi
Stéphanie Barzasi

Olivier Vilain
Olivier Vilain

Olivier Vilain, Stéphanie Barzasi
Olivier Vilain, Stéphanie Barzasi

L'affiche de la conférence :

Conférence. Haïti: de la perle au caillou

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