Les Noirs américains et Haïti, 1804-1893 Claire Bourhis-Mariotti,

L'union fait la force

Résumé de la conférence du 6 avril 2016

Les Noirs américains et Haïti, 1804-1893
Claire Bourhis-Mariotti,
Maître de conférences en histoire et civilisation des Etats-Unis, Université Paris 8
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Par le biais de mon ouvrage, j’ai souhaité montrer de quelles façons Haïti fut un prisme essentiel pour comprendre comment les Noirs américains menèrent leur réflexion sur leur identité tout au long du XIXème siècle.
Dans une approche à la fois thématique et chronologique, L’Union fait la force articule donc le discours sur les Noirs aux États-Unis, et avant tout les prises de position de ces derniers – sur l’esclavage, l’abolition, mais aussi la ségrégation, l’exclusion, l’émigration et la colonisation, la nationalité « noire » et le nationalisme, la citoyenneté –, dans des contextes fluctuants (l’esclavage, son abolition, la Reconstruction de la nation américaine, puis l’acquisition de la citoyenneté, et enfin la ségrégation qui accompagna le renouveau de la suprématie blanche à la fin du XIXe siècle), avec l’évolution de la jeune nation haïtienne et de ses rapports (eux aussi fluctuants) avec les États-Unis. De fait, mon travail montre notamment que l’intérêt que les Noirs américains – et plus particulièrement les élites – portèrent à Haïti tout au long du XIXe siècle n’était pas incompatible avec leur lutte pour l’obtention de l’émancipation puis de l’égalité et de la citoyenneté à l’intérieur des États-Unis. Dans une certaine mesure, Haïti représentait l’exemple à suivre, l’espoir d’améliorer sa condition, de devenir des citoyens libres et égaux en droit ; tantôt refuge, « terre promise », tantôt simple exemple à suivre, elle était une sorte de modèle dont la seule existence prouvait que les Noirs étaient parfaitement capables de vivre libres, et de s’autogouverner, au sein d’une nation aux institutions semblables à celles des États-Unis.
En définitive, mon ouvrage ambitionne de montrer combien Haïti fut importante pour les militants Noirs, comment elle fut l’un des fils conducteurs de la construction de leur communauté, et au-delà, comment l’irrésistible attraction de la révolutionnaire puis résistante Haïti, la fascination, dans tous les sens du terme, ressentie par les Noirs américains à son égard, façonnèrent, directement, via l’émigration, ou indirectement, via la diplomatie par exemple, la construction d’une certaine conception nationaliste et diasporique de la communauté noire américaine tout au long du XIXe siècle.


Enfin, en examinant de quelles façons la communauté noire américaine chercha à rassembler la diaspora noire autour d’une « nationalité noire » en Haïti – mais aussi comment certains abolitionnistes et hommes politiques blancs, tel Abraham Lincoln, cherchèrent à déporter les Noirs libres au-delà des frontières américaines, un phénomène particulièrement méconnu du grand public – L’Union fait la forceaborde ainsi l’épineuse question du vivre-ensemble, qui se pose encore au sein de nos sociétés contemporaines. Mon ouvrage invite ainsi à la réflexion sur ces questions de l’exclusion de l’autre, de l’auto-exclusion et du repli communautaire, des mécanismes à l’origine du renforcement des nationalismes et du communautarisme, qu’il soit « racial », religieux, ou autre.

Résumé de l’ouvrage :
Dans la première partie du XIXème siècle, de l’indépendance d’Haïti en 1804 à la fin de la guerre de Sécession en 1865, la République Noire représentait surtout, pour les Noirs américains libres un endroit où une citoyenneté́ réelle et complète était accessible (c’était différent pour les esclaves, qui lorsqu’ils avaient entendu parler d’Haïti, voyaient plutôt en elle l’espoir d’une liberté à venir ; Haïti inspira d’ailleurs un certain nombre de révoltes d’esclaves aux Etats-Unis, mais c’est là une toute autre histoire). Haïti était essentiellement vue expérimenté concrètement comme un refuge, aux moments où ces Noirs libres désespéraient d’obtenir des droits sur le territoire américain. Le 1er chapitre de l’ouvrage aborde donc logiquement le premier mouvement d’émigration en Haïti à l’initiative du président Boyer.
Ainsi, alors même que dans les années 1830 le mouvement antiesclavagiste entamait sa radicalisation et se transformait en mouvement abolitionniste radical et "immédiatiste", Haïti incarnait le lieu idéal – et idéalisé́ – vers lequel convergeaient les idéaux diasporiques, séparatistes et nationalistes de certains activistes noirs ; le lieu où l’on pouvait implanter la "nationalité́ noire", et de là, poursuivre le combat pour l’émancipation et l’égalité́ de tous les Noirs du monde – ce qui lui conférait dans une certaine mesure un statut de "Terre Promise" pour la diaspora noire (c’est l’objet du chapitre 2). Tout en s’opposant fermement aux projets "colonisationnistes" de l’American Colonization Society, une société philanthropique antiesclavagiste qui s’était donné pour but de "renvoyer" les Noirs libres nord-américains vers une Afrique que l’on voulait les voir peupler et "civiliser", les défenseurs d’une émigration choisie en Haïti voyaient en elle une alternative acceptable permettant aux Noirs de jouir des droits qui leur étaient refusés aux Etats-Unis, et qu’ils ne voulaient pas acquérir si cela signifiait émigrer en Afrique. Une seconde fois des milliers de Noirs tentèrent l’expérience haïtienne, et une nouvelle fois cette expérience se solda par un relatif échec. Néanmoins ces expériences plus ou moins heureuses, et les débats qui les entourèrent, furent le terreau fertile des réflexions identitaires noires américaines. Le chapitre 3 se concentre ainsi sur la vague d’émigration de la fin des années 1850-début des années 1860, à l’initiative de certains militants noirs américains, et aussi du président haïtien Geffrard.
Avec la guerre de Sécession (1861-1865) s’ouvre une nouvelle page de l’histoire des Noirs américains et d’Haïti. Suite à la reconnaissance d’Haïti par le gouvernement d’Abraham Lincoln en 1862, puis l’émancipation des Noirs états-uniens en 1865, la relation entre Haïti et ces derniers prit une nouvelle dimension. Même si les années 1862-1863 virent la concrétisation du projet "lincolnien" de colonisation des Noirs américains sur l’Ile à Vache en Haïti (chapitre 4), l’espoir suscité par l’émancipation éloigna un temps les militants noirs américains de la Perle des Caraïbes. Apres avoir obtenu l’abolition de l’esclavage, ces derniers cherchèrent à redonner un sens à leur combat, en recentrant leurs priorités sur l’obtention d’une citoyenneté́ pleine et entière aux Etats-Unis et sur leur représentation politique à tous les niveaux. La Reconstruction, notamment politique, de la nation américaine (qui eut lieu de 1865 à 1877) vit en effet l’arrivée "au pouvoir" de quelques Noirs(en réalité, environ 2 000 Noirs), qui aspiraient alors à des postes d’envergure nationale voire internationale. Dans la même période, Haïti conserva néanmoins une place de choix dans le cœur des Noirs américains, notamment parce qu’à partir de 1869 et jusqu’à la fin du XIXème siècle, tous les ambassadeurs qui y furent dépêchés étaient noirs (chapitre 5).
Dans ces mêmes années Haïti fut rapidement considérée comme un point stratégique dans les Caraïbes pour l’Amérique impérialiste de la seconde moitié du XIXème siècle. Ainsi, de la Mission à Santo-Domingo initiée par le Président Grant à l’affaire du Mole Saint Nicolas qui fut au cœur de la brève carrière diplomatique de Frederick Douglass (chapitre 6), Haïti resta au centre des préoccupations de l’Amérique, blanche comme noire, de l’après-guerre de Sécession.
Juste après l’échec des négociations en vue de l’affermage du Môle Saint Nicolas en 1891, Haïti fit appel à Frederick Douglass pour la représenter très officiellement à l’exposition universelle de Chicago de 1893 – une opportunité́ saisie par Douglass pour renouer avec le militantisme d’avant l’émancipation (chapitre 7). De fait, le pavillon haïtien fut utilisé comme "quartier général" du mécontentement noir américain – le célèbre pamphlet The Reason Why fut en effet publié à l’occasion de cette exposition et distribué par ses auteurs (Ida B. Wells et Douglass) aux visiteurs du pavillon haïtien. Mon ouvrage se referme donc sur cette dernière interaction entre Haïti et les activistes noirs américains. Alors que leur pays s’enfonçait corps et âme dans un système de ségrégation bientôt institutionnelle, alors qu’un racisme d’Etat rampant s’insinuait en politique jusqu’aux plus hautes fonctions de l’Etat, alors que leurs semblables voyaient leurs conditions de vie se détériorer comme jamais depuis l’abolition de l’esclavage et que la Constitution était bafouée chaque fois qu’un Noir était empêché de voter par des procédés pseudo-légaux, contre toute attente, l’année 1893 fut définitivement un moment clé́ dans la vie de Frederick Douglass et des autres activistes noirs américains de la fin du XIXème siècle. En nommant Frederick Douglass premier commissaire du pavillon haïtien à l’Exposition Universelle de 1893, Haïti offrit à Douglass et ses pairs une occasion inespérée de faire entendre leur voix sur la scène internationale (chapitre 8), puisqu’ils se servirent du pavillon haïtien, seul endroit non-ségrégué de l’exposition, pour diffuser leurs revendications.

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