Migration et changement climatique dans l’espace caribéen, le cas haïtien

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Migration et changement climatique dans
l’espace caribéen, le cas haïtien

Dimanche 27 septembre 2015


Dynamiques migratoires en Haïti depuis les années 1960

Jacques LEON-EMILE
Président de l’association Haïti Mémoire et Culture

Les années 1960 marquent le début des grandes migrations de la population de la République d’Haïti. En effet, une grande proportion de la population haïtienne s’est déplacée vers d’autres pays pour s’y établir, selon la définition stricte du terme migration. L’explication de ce phénomène unique dans les Caraïbes tient à l’escalade de violence à laquelle s’est livrée dans le pays, la dictature de Papa Doc alias François Duvalier, durant ces années. Haïti en est encore profondément marqué aujourd’hui.

Avant les années 1960, le mouvement migratoire haïtien était plutôt timide. Des membres de la classe fortunée ou des boursiers se rendaient en France, francophonie obligeant, pour entreprendre des études. Dans la catégorie plus pauvre de la population, quelques personnes partaient travailler aux Etats-Unis, principalement à New-York. C’était une migration à petite échelle. Beaucoup d’autres partaient vendre leur force de travail comme coupeurs de canne à sucre, pendant la période des récoltes, dans les plantations de Cuba ou de la République Dominicaine. A titre de témoignage, dans le célèbre roman "Gouverneurs de la rosée" de l’écrivain haïtien Jacques Roumain, dont l’action se déroule dans les années 1930, le personnage principal rentre au pays après un long séjour à Cuba où il a été coupeur de canne à sucre. Rappelons aussi qu’en 1937 au moins 15.000 ressortissants haïtiens, vivant en République Dominicaine, ont été massacrés par le régime sanguinaire du dictateur Rafael Trujillo, dans le silence de la communauté internationale.

Deux facteurs ont contribué à l’accélération de la dynamique migratoire en Haïti. Le Congo belge, ex Zaïre, actuellement RDC, qui venait d’accéder à l’indépendance, pour consolider ses structures administratives, sanitaires et éducatives, recrutait des universitaires de race noire. Haïti a constitué un vivier idéal. François Duvalier, dans la logique de sa politique "noiriste" et dans sa haine de ceux qu’il dénommait les "intellectuels" – entendons par là toute personne d’un niveau d’instruction élevé – favorisa le départ de beaucoup de familles haïtiennes vers le Congo. Dans le même temps, la répression qui s’abattit sur la population occasionna un véritable exode. Beaucoup d’Haïtiens appartenant à la grande bourgeoisie et à la classe moyenne quittèrent le pays pour s’installer à New-York, Chicago, Boston, Miami et dans la Province du Québec. Certains partirent aussi effectuer leurs études en France et y sont restés. C’était une émigration tout à fait légale. Parallèlement se développa un phénomène de "boat people" en direction des Bahamas et un peu vers la Floride. Il s’agissait essentiellement de paysans qui délaissaient la campagne en quête d’une vie meilleure. D’autres paysans ont continué à se rendre en République Dominicaine pour travailler dans les "bateyes", plantations de canne à sucre. Des accords furent signés entre les gouvernements haïtien et dominicain pour favoriser ce déplacement de population. Il est hors de propos de s’étendre ici sur ce véritable trafic humain.

Notons, par ailleurs, qu’à partir du milieu des années 1970, la migration haïtienne vers la France s’est modifiée, depuis qu’il a été fait appel à des travailleurs haïtiens pour compenser l’absence de main d’œuvre due à une grève des coupeurs de canne à sucre en Guadeloupe. Beaucoup d’Haïtiens travaillent actuellement en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique et en France métropolitaine dans des emplois qui ne nécessitent pas des diplômes universitaires. Après le grand tremblement de l’année 2010, certains pays d’Amérique Latine ont accueilli beaucoup d’Haïtiens.

Ce grand mouvement migratoire demeure la cause persistante d’une profonde perturbation  de la société et de la culture haïtiennes. Sur une population de 8 à 9 millions d’Haïtiens, environ 3 millions vivent à l’étranger. L’exode rural a entraîné la désertification des campagnes tout en accroissant de manière inconsidérée et anarchique la population de la capitale, Port-au-Prince, qui paradoxalement constitue aussi une ville de transit. Dans la capitale, on est plus proche de l’étranger.

Haïti, depuis plus de cinquante ans est victime d’un véritable "brain drain" c’est-à-dire d’une fuite des cerveaux. Environ 70% des Haïtiens détenteurs de diplômes universitaires vivent en dehors du pays. On compte plus de médecins haïtiens dans la Province du Québec que dans tout Haïti. Ce qu’on appelle couramment la diaspora haïtienne s’étale sur quatre générations. Le risque de rupture de la chaîne de la mémoire et de dilution de celle-ci, est préoccupant. L’usage du français, langue officielle d’Haïti depuis l’indépendance en 1804, devenu l’autre langue officielle avec le créole dans les années 1990, diminue au profit de l’anglais.

Ce tableau sommaire des dynamiques migratoires en Haïti depuis plus de cinquante ans met en évidence des conséquences néfastes pour le pays. Il est réconfortant de constater que l’émigration haïtienne présente aussi quelque utilité et suscite un espoir. Les transferts d’argent vers Haïti contribuent pour environ un tiers de son PNB (Produit National Brut). La population haïtienne qui vit à l’étranger a gagné en qualification et en compétences qui seront, un jour, c’est à espérer, mises au service du pays.

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